(Homélie du père Charles-André Sohier, prêtre ermite)
16e dimanche dans l’année B
22 juillet 2018
Voilà donc les Douze qui rentrent de leur première mission. Heureux, mais fatigués. Ils ont tant de choses à raconter à Jésus ! C’est pourquoi il part à l’écart : ses amis ont besoin d’un temps de repos et de calme. Mais les gens continuent à courir après Jésus. Qu’est-ce qui les fait courir ? Tout au long de l’histoire, et de nos jours plus que jamais, on a vu tant de chefs, tant de guides (führer, duce, petit père des peuples ou autres), tant de meneurs d’hommes, tant de gourous qui attiraient les foules qu’on peut légitimement se demander en quoi Jésus se distingue d’eux.
Les bergers que Jérémie accuse (dans la première lecture) ont failli à leur tâche parce qu’ils ont divisé et dispersé le peuple. Les « brebis » étaient « à tondre », une source de profits à exploiter. De nos jours encore, tant de gourous créent des sectes où les gens crédules obéissent sans esprit critique et se font abuser.
Jésus est l’anti-secte par excellence. En lui, en sa propre personne, toute haine, toute jalousie, tout mépris de l’autre sont morts. Jamais il ne s’appuiera sur la certitude d’être supérieur : il est « serviteur ». Un point c’est tout. Nous le voyons bien dans le récit de Marc : la foule a besoin de lui, elle le réclame. Il ne se met pas à sa tête pour la guider, la diriger, la conduire ; il se laisse bousculer par elle. Il avait un projet : prendre quelques heures de repos avec ses apôtres. Le projet ne tient plus. Seule comptent ces gens dont il a pitié « parce qu’ils sont comme des brebis sans berger ». Les besoins et les désirs de ceux qui vont à lui, voilà ce qui commande sa vie. Il n’existe que pour les autres.
Vous pouvez relire tous les évangiles : vous verrez que c’est l’attitude constante du Christ, et que cette attitude constante le conduira à la croix. Saint Jean l’explique dans une phrase magnifique : « Comme il a aimé les siens qui sont dans le monde, il les a aimés jusqu’à l’extrême ».
- Première conclusion : si nous nous disons disciples de Jésus, nous aussi nous avons à nous laisser devenir « serviteur ». Tel est le programme que Jésus propose à tous ceux qui se réclament de lui. Tel est le ferment qu’il vient mêler à la pâte du monde. Pour que le monde dépasse ses sectes, ses partis, ses partis-pris. Pour Jésus, une seule vérité : aimer. Faire tomber le mur de séparation et d’exclusion.
- Deuxième leçon : Jésus ne se contente pas de se laisser bousculer par ceux qui courent après lui. Sa pitié pour ces gens va le pousser, non pas à les diriger, à prendre leur tête pour changer la situation, mais, simplement « à les instruire longuement ». Instruire, c’est le contraire de dominer. Quand j’instruis quelqu’un, je lui communique ma propre connaissance et ce faisant, il devient au moins mon égal. Instruire, c’est rendre libre. C’est nous donner les moyens de connaître et de juger par nous-mêmes, d’être des « libre-penseurs » au sens vrai du terme, des « penseurs libres ». Jésus instruit la foule pour que chacun puisse se déterminer par lui-même et, faisant un avec le Christ, devenir son propre pasteur, capable de se conduire par lui-même.
« La vérité vous rendra libres », dit l’Évangile. Aucune pression, aucune contrainte dans les démarches du Christ : c’est toujours « si tu veux.. ! » Entrons maintenant dans le mystère de l’Eucharistie, passons sur l’autre rive, laissant derrière nous au moins pour un moment nos problèmes et nos préoccupations. Nous recevrons alors la manne que le nouveau Moïse nous a préparée.