(Homélie du père Charles-André Sohier, prêtre ermite.)
Tous les textes d’aujourd’hui ont pour fil conducteur le thème du choix . Dieu a sur nous des ambitions bien plus hautes que celles que nous inspirent nos désirs et notre amour-propre. « Il nous d’avance destinés à devenir pour lui des fils par Jésus Christ », dit la lettre aux Ephésiens. Rien ici qui évoque la sombre vision janséniste où l’élection de quelques-uns tranche sur la masse des réprouvés. L’Ecriture clame le contraire : tous sont choisis, tous sont secoués par la stupeur, quand Dieu lance son appel aussi universel qu’inattendu.
Amos a bien un métier, celui de bouvier et de cultivateur. Il ne s’est nullement fait prophète lui-même, mais il est arraché à ses bœufs par l’appel de Dieu qui en fait son porte-parole. Les Douze sont envoyés par Jésus pour guérir et prêcher, bien avant qu’ils ne s’en croient capables. C’est un magistral retournement, par l’Ecriture, de tout ce que disent les philosophies du XXe siècle. A Jean-Paul Sartre qui disait : « l’existence précède l’essence » (ce qui signifie en termes simples que nous sommes les seuls artisans de notre destin ; que ce que nous serons ne dépend que de nous), la foi répond : la bénédiction de Dieu est sur nous, qui que nous soyons, avant notre vie, pendant et après. Tous nous sommes appelés, attendus et aimés. La formule fulgurante que Niestche a repris au poète grec Pïndare « Deviens ce que tu es », prend son plein sens chrétien : nous devons incarner ce que Dieu a rêvé pour nous.
Il nous appartient d’accomplir son espérance. Vivre, c’est entendre son appel et nous mettre en route. La sainteté c’est de consentir à l’appel de la grâce. Car, si on consent à devenir disciple de Jésus, il s’agit de partir avec un cœur libre et disponible. Le fidèle va son chemin simplement, d’un pas léger, sans s’alourdir de manteaux supplémentaires, de précautions, de soupçons, sans autre bagage que des sandales aux pieds et un bâton. La route dont Jésus parle ici, c’est la vie. Il ne s’agit pas d’aller jusqu’au bout de la terre ou de la rue, que d’aller jusqu’au bout de soi-même. Il faut être équipé sobrement pour enjamber sans peine les obstacles de la vie quotidienne. Et le bâton « du mendiant contre les chiens », comme dit le poète Francis James, nous permet de ne pas nous laisser submerger par les hostilités rencontrées en chemin. Jésus nous donne ici un art de vivre, salubre et poétique, où l’unique nécessaire nous gratifie d’une liberté intérieure qui, d’elle-même, témoigne du Royaume de Dieu.
Songeons à l’impact qu’a encore aujourd’hui le témoignage d’un saint François d’Assise. Le choix pour Jésus ce n’est ni l’argent, ni la nourriture, ni les diplômes, ni les paquetages. Croire, c’est marcher sa vie, c’est renaître à l’espérance à « l’aurore de chaque matin » (Jacques Brel).
Pour réussir cette aventure, il faut être deux, il faut faire équipe, passer de la solitude à la confiance, s’aimer comme des frères remis à la garde l’un de l’autre. C’est là le mystère de l’Eglise.